Je vous propose ce jour un voyage vers un travail photographique sublime. Celui de la photographe Vee Speers.
Une somptueuse découverte et un talent rare. Une femme à la sensibilité et à l'esthétique qui ne pouvait me laisser insensible. Ça me donne sérieusement envie de ressortir mon argentique format 6x6 & quelques pellicules Ilford...

Je voulais vous faire partager une interview de Vee Speers à propos de cette série (interview complète ici).
Ses mots collent particulièrement à ma vision du rapport entre photographe/modèle et sur les masques que l'on porte parfois à l'occasion.

Dans une de vos séries, « Bordello », quels sentiments voulez-vous faire surgir en photographiant ces femmes, du point de vue d’une femme ?

Tout d’abord, la notion de respect était énorme : la beauté, le respect et la sensualité. Je trouve que le regard féminin sur une autre femme est très différent du regard masculin. C’est peut-être parce qu’il y a plus de tension sexuelle entre un homme et une femme, ce qui est naturel, n’est-ce pas ? Tandis qu’entre des femmes il y a beaucoup de confiance et de détente. Il y a ni besoin de poser ni de plaire. Je ne critique pas, mais dans les photographies de nu que font les hommes il y a un regard sexuel plus direct ou plus explicite. Plutôt que se concentrer sur la photo comme un nu, j’ai regardé la poésie et la nostalgie au dedans. J’ai voulu raconter une histoire : je vis dans un quartier rouge; chaque jour je vois des prostituées dans la rue.

J’ai cherché des vrais bordels et j’ai trouvé des endroits fantastiques. Pour un Australien, venir ici c’est trouver des bâtiments formidables et une architecture géniale que nous n’avons pas chez nous, et des anciennes maisons closes – c’était incroyable ! Il n’en reste pas beaucoup. Parfois il n’y a que l’entrée, parfois que les fresques dans un appartement. J’ai trouvé une maison entière à Pigalle qui est actuellement un magasin d’antiquités mais elle est préservée comme un héritage. Elle s’appelait le Shanghai, donc sur un thème oriental. Un décor extraordinaire !

Comment avez-vous recherché ces lieux ?

C’était bizarre. Comme tout ici, il suffit de demander à quelques personnes. Ce que je trouve incroyable, c’est que les chances de tomber sur la bonne personne doivent être minuscules et pourtant il ne m’a pas fallu longtemps. Peut-être que c’est grâce à mon cercle d’amis artistiques et musicaux – ces gens en savent beaucoup.

De plus, j’ai lu le livre de Laure Adler « La Vie quotidienne dans les maisons closes: 1830-1930 ». Je suis allée à la Mairie pour poser des questions. Aux soirées et aux dîners, je disais « je fais un projet, est-ce qu’il y a quelqu’un qui sait où je peux trouver d’anciens bordels… ? » Et puis quelqu’un a dit « Ah oui, 212 rue de… » C’était aussi facile que ça. C’est ça Paris.

Dans ce même projet, vous avez parlé de l’importance de la séduction chez les femmes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Ce n’était pas vraiment “l’importance de la séduction” mais plutôt les masques qu’on porte, ce qu’on montre et ce qu’on cache. Je me suis intéressée à ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas – le jeu entre les intérieurs et les extérieurs. La séduction est comme un jeu autour des masques et du mystère. C’est un jeu mais c’est aussi la vie. Nous ne sommes pas que des machines qui circulent.

...Ces propos et ces images me font penser aux mots de Baudelaire sur la multitude : ...Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. Baudelaire in Le spleen de Paris - Les foules